A qui profite le racisme ?

Langue, origine, religion. Les différences entre travailleurs sont mises en avant. Et lorsque les travailleurs sont désolidarisés, les capitalistes gagnent. Mais lorsque les premiers sont unis…

Ce qu’il est important de savoir, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte un peu comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Noirs dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend la monnaie de sa pièce, avec des intérêts. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande.

Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente.

[…]

Le Conseil central [de l’Internationale] à Londres doit s’attacher tout particulièrement à éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas pour elle une question abstraite de justice ou de sentiments humanitaires, mais la condition première de leur propre émancipation sociale.

Karl Marx - Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt à New York (1870)

Marx et Engels se sont intéressés à la question irlandaise dès les années 1840. À Manchester, ville industrielle où Engels est entré en contact avec la classe ouvrière, la plupart des ouvriers étaient irlandais. C’est également dans cette ville qu’Engels a rencontré la femme de sa vie, l’ouvrière irlandaise Mary Burns.

Comment expliquer la présence d’ouvriers irlandais en Angleterre ? L’Irlande a été la première colonie anglaise et a, de ce fait, connu beaucoup de souffrances. Ses terres agricoles étaient aux mains de grands propriétaires terriens anglais. Les paysans irlandais devaient payer des loyers élevés, que la récolte soit bonne ou mauvaise. D’autres étaient chassés de leur lopin de terre pour que les « landlords » puissent fusionner plusieurs petites fermes pour créer de grandes exploitations agricoles capitalistes, axées sur l’exportation. Ces mêmes paysans étaient alors littéralement remplacés par des moutons, dont la viande et la laine étaient exportés vers l’Angleterre. Dans les villes irlandaises, le développement industriel était à la traîne, donc y déménager à la recherche d’un emploi n’était pas une option pour les paysans sans terre. Si cette situation permit à une poignée d’aristocrates et de capitalistes anglais de s’enrichir, l’Irlande, en revanche, devint un pays où il était difficile de vivre dignement. Des millions d’Irlandais ont été contraints de choisir entre mourir de faim ou émigrer. Ils sont allés soit vers les États-Unis, soit vers l’Angleterre.

En Angleterre, les Irlandais se sont installés dans des bidonvilles, comme celui de Little Ireland à Manchester, évoqué par le jeune Engels dans son ouvrage La situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844. Leurs conditions de vie étaient pires encore que celles des ouvriers anglais.

Les patrons d’usines voyaient d’un bon œil l’arrivée des Irlandais en Angleterre, signalait Marx. Elle leur permit de diminuer les salaires, en montant les ouvriers anglais contre les ouvriers irlandais. La bourgeoisie s’est servie de la presse et du clergé pour faire avaler aux ouvriers anglais plein de préjugés culturels et religieux – opposant les Irlandais catholiques aux Anglais protestants. Par ailleurs, les ouvriers anglais ne faisaient-ils pas partie de l’Empire britannique, le pays le plus puissant du monde à l’époque ?

Ce sentiment de supériorité dont les ouvriers anglais se sont laissé convaincre a, à son tour, permis de consolider la domination anglaise sur l’Irlande. Une domination dont les capitalistes anglais ont tiré une bonne partie de leur pouvoir. Non seulement grâce aux bénéfices réalisés sur place, mais également du fait que l’occupation de l’Irlande a servi de prétexte pour renforcer l’armée et la police anglaise, qui, par la suite, ont également été utilisées contre la classe ouvrière anglaise. C’est la raison pour laquelle Marx insistait sur le fait que le racisme de l’ouvrier anglais vis-à-vis des Irlandais renforçait « la domination [des capitalistes] sur lui-même ».

Le racisme affaiblit la classe ouvrière et renforce les capitalistes. L’antiracisme n’est pas une question d’altruisme, c’est la condition de votre propre libération, expliquait Marx aux ouvriers anglais. En 1870, il écrit dans une note à l’attention des sections de l’Internationale qu’un « peuple qui en opprime un autre forge ses propres chaînes ».

Depuis 1870, le monde a bien changé. Ainsi, la plupart des pays se sont aujourd’hui libérés du joug colonial. Mais le colonialisme a trop souvent fait place au néocolonialisme, via les banques et les multinationales occidentales qui ont la mainmise sur de nombreux pays, à travers des emprunts à taux élevés, en cassant les prix des matières premières et en imposant des accords commerciaux inégaux. Et s’il le faut, les États-Unis ainsi que leurs alliés interviennent militairement pour préserver les intérêts de leurs multinationales. Si on ajoute à cela le changement climatique, le tableau est complet : des millions de gens fuient les conséquences du commerce inégal, des catastrophes écologiques et de la guerre. Une partie d’entre eux se réfugie en Europe.

Comme en Irlande au XIXe siècle, le capitalisme entraîne une fois encore de grands flux migratoires. À l’instar des villes industrielles anglaises de cette époque-là, la classe ouvrière en Belgique est aujourd’hui diversifiée. Et tout comme à l’époque, elle est divisée.

Bien souvent, les migrants ne jouissent pas de droits égaux, voire d’aucun droit, ce qui permet aux grands patrons de brider les salaires et d’éroder les conditions de travail de tous les travailleurs. Et tout comme à l’époque de Marx et d’Engels, une partie de l’establishment trouve avantageux d’aiguiser le racisme. On nous apprend à voir les migrants comme une menace, comme des concurrents, pendant que les patrons – qui organisent le nivellement vers le bas des conditions de travail – restent invisibles.

Marx et Engels ont montré que le racisme est une arme qui sert à diviser pour mieux régner. C’est un instrument qui permet de rallier une partie des travailleurs à la bourgeoisie en les dressant contre un ennemi prétendument commun. À cela, et depuis leur jeunesse, Marx et Engels opposent la devise « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Photo Solidaire, han Soete


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