Amour et capital, hier et aujourd’hui

À 150 ans de distance, Mary Gabriel a passé huit ans avec Karl Marx et ses proches. « Il ne s’adressait pas forcément à sa propre génération. De bien des façons, il s’adressait à notre époque. » Entretien.

Le 5 mai prochain, cela fera 200 ans que Karl Marx est né à Trèves. Le 21 février dernier, le Manifeste du Parti communiste a eu 170 ans. L’année dernière, c’est à l’occasion d’un autre anniversaire (les 150 ans du Capital de Marx) que nous avons rencontré la journaliste et écrivaine américaine Mary Gabriel. Elle a passé huit ans, quasiment nuit et jour, avec Karl Marx et ses proches. À 150 ans de distance, dépouillant des lettres inédites, cherchant à découvrir les motivations profondes, les choix de vie, le contexte de ses prises de position, bref à tenter de découvrir l’homme derrière l’œuvre. Et elle a trouvé Marx, mais aussi sa femme Jenny, ses filles Jenny, Laura et Eleanor, et bien sûr Friedrich Engels. C’est devenu Love and Capital : Karl and Jenny Marx and the birth of a révolution, un best-seller paru en 2011.

Vous affirmez que c’est en Belgique que commence vraiment l’histoire de Marx, le penseur politique qu’on connaît ?

Mary Gabriel

Mary Gabriel. Exactement. En novembre 1847, il y a donc environ 170 ans, Marx et certains de ses collègues, dont Friedrich Engels, ont quitté Ostende pour Londres, où ils allaient assister à sa première réunion de la Ligue des communistes. Cette ligue, qui s’était formée quelques mois plus tôt, a été la première organisation prolétaire à laquelle Marx a adhéré. Vers la fin de la rencontre, à peine une semaine après son arrivée à Londres, on lui a demandé de rédiger ce qui allait devenir le Manifeste du parti communiste.

Plusieurs auteurs s’y étaient essayés avant Marx, mais aucun n’avait donné satisfaction. Alors la Ligue s’est tournée vers Marx et Engels et leur a dit : « Prenez ces notes que nous avons déjà et regardez si vous pouvez en tirer quelque chose ». Bon, Engels a laissé Marx tout seul à Bruxelles, donc Marx s’est installé à la table de la salle à manger et, avec l’aide de sa femme Jenny, il a travaillé pendant quelques mois à sortir le texte le plus révolutionnaire du 19e siècle, le Manifeste du parti communiste. On peut donc dire que tout a commencé en Belgique.

On ne peut pas écrire l’histoire du mouvement ouvrier du 20e siècle sans se référer à Marx. Pourtant certains disent que les idées de Marx ne sont plus valables aujourd’hui…

Mary Gabriel. Je pense qu’un examen du Manifeste montrerait que ce n’est absolument pas vrai ; ce qu’il a à nous dire est vital et tout le monde peut en apprendre quelque chose. Le manifeste de Marx se lit comme l’introduction à une affaire judiciaire, peut-être un indice de l’avocat qu’il aurait pu être. Il commence sur un ton mélodramatique : « un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ». Puis il dépasse ce « conte » en décrivant le communisme et le système corrompu que celui-ci espérait remplacer.

En synthétisant les idées d’autres intellectuels et économistes avant de les faire siennes, Marx a décrit les crimes commis par la bourgeoisie qui, dit-il, n’a laissé « subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant” ». Il dit que le système a réduit à des salariés les professions traditionnellement respectables (les médecins, les avocats, les prêtres, les poètes ou encore les scientifiques) et « les relations de famille […] à de simples rapports d’argent ». Marx décrit la tourmente d’un monde dominé par le capital à cause de son besoin de révolutionner constamment la production et de faire du profit, ce qui nécessite à son tour de nouveaux marchés partout dans le monde : « Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations. » Ce système de commerce a apporté aux producteurs à travers les océans des matières premières provenant de pays lointains, pour que ces produits puissent se vendre à des consommateurs à distance de chemin de fer ou de navire. D’anciennes industries nationales se sont effondrées, tout comme d’anciennes civilisations, en se faisant aspirer par le nouvel ordre industriel. « En un mot », la bourgeoisie, dit Marx, « se façonne un monde à son image ».

Mais, explique-t-il, cette société a également semé les germes de sa propre destruction, tel un « magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a invoquées ». Les crises commerciales s’accélèrent à cause de la surproduction et de l’armée de travailleurs nécessaires au fonctionnement des machines de la société industrielle. La classe ouvrière, un prolétariat révolutionnaire, devient le moteur de la révolution. « Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. » Pour Marx, un tel conflit de classe est un facteur de progression historique de la même manière que le produit ou la découverte faite par une génération d’êtres humains constitue le fondement d’une amélioration dans la génération à venir.

Marx a déclaré qu’au fond, le communisme c’est l’évolution de la propriété privée. Il a répondu à l’inquiétude possible des critiques en remarquant que les neuf dixièmes de la population de l’époque ne possédaient de toute façon rien et que, par conséquent, les seules personnes qui avaient quelque chose à perdre étaient la minorité qui avait bénéficié de l’exploitation. « Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; il n’ôte que le pouvoir d’asservir à l’aide de cette appropriation le travail d’autrui. » Pourquoi une industrie dont le fonctionnement dépend du travail de 100 personnes, voire de 1 000 personnes, ne devrait-elle enrichir qu’une minorité ? Pourquoi les ressources de la Terre, ses minéraux, ses terres et ses mers devraient-ils se retrouver sous le contrôle exclusif d’un homme pour son profit personnel ?

Marx a répondu à ses détracteurs qui affirment que le communisme menaçait la stabilité de la famille en pointant du doigt leur hypocrisie. Il a fait remarquer que dans le système industriel de la bourgeoisie, les enfants étaient déjà privés de leur jeunesse, ils ne recevaient pas d’éducation mais étaient traités « en simples articles de commerce, en simples instruments de travail ». En ce qui concerne les relations conjugales, elles ont elles aussi été détruites par la classe de l’argent, qui exploite sexuellement les épouses et les jeunes filles et dont les membres « trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement ».

« À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » Mais il a dit que cela ne pouvait se produire que grâce au rejet de force de toutes les conditions sociales existantes. « Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste », a-t-il écrit. « Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. » Et il a alors ajouté cette phrase célèbre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

En fait, Marx parle de notre monde actuel et c’était bien le problème, la raison pour laquelle il était si mal compris de son temps et si mal interprété au 20e siècle. Parce que comme tous les grands penseurs, il ne s’adressait pas forcément à sa propre génération ni même à celle de ses filles et de ceux qui le suivaient. De bien des façons, il s’adressait à nous, à notre époque.

David Pestieau et Mary Gabriel à ManiFiesta 2017. (Photo Solidaire, Karina Brys)

Pourquoi Marx s’est-il lancé dans Le Capital, cette Critique de l’économie politique, dont nous fêtions le 150e anniversaire l’année dernière, et pourquoi lui a-t-il fallu 17 ans… pour écrire la première partie ?

Mary Gabriel. En 1851 alors qu’il était à Londres et qu’il a décidé d’écrire Le Capital, c’est à ce moment-là que la notion même de capitalisme est devenue courante. L’idée était dans l’air depuis les années quarante, mais vous remarquerez que, même dans le Manifeste du parti communiste, Marx n’utilise jamais le mot capitalisme. C’est dire à quel point le concept était nouveau. Et donc en 1851, quand il a décidé d’écrire Le Capital, il était aux prises avec un système que peu de personnes comprenaient ou étaient même seulement en mesure de nommer. En même temps, il écrivait sur son effondrement, qu’il pensait inévitable à cause des faiblesses intrinsèques du capitalisme. Il demandait donc aux gens de faire avec lui ce pas de géant d’espoir. C’était un peu comme s’il projetait ses lecteurs dans notre futur.

Et je pense que c’est une partie de la raison pour laquelle il a mis tellement de temps à écrire ce livre. Il écrivait sur un système qui évoluait tellement vite et partout dans le monde que dès qu’il pensait l’avoir saisi, dès qu’il pouvait enfin se dire « ça y est, je l’ai », un énorme changement avait lieu ailleurs dans le monde et il devait retourner à sa table de travail. Sa vie était un peu comme une quête fascinante, à la poursuite d’un système qu’il tentait d’expliquer à une population qui ne savait même pas qu’un tel système existait, alors qu’il était la cause de tous ses malheurs.

Vous expliquez que Marx faisait partie d’une famille bourgeoise. Mais qu’est-ce qui fait qu’il a pris position pour les travailleurs ?

Mary Gabriel. Quand Marx a été forcé de déménager à Bruxelles en 1845, Friedrich Engels, le fils d’un propriétaire qui possédait des usines dans le Bas-Rhin et en Angleterre à Manchester, a invité Marx à l’accompagner là-bas. Plus jeune, Engels avait travaillé dans les usines de son père. Engels avait voulu étudier à l’université, mais son père avait peur qu’il se retrouve dans quelque groupe hégélien de gauche. Et il voulait que Friedrich reste dans l’entreprise familiale. Alors il l’a envoyé à Manchester, ce qui a tout à fait réussi à Friedrich puisqu’à Manchester, il a reçu une autre sorte d’instruction : il a appris comment fonctionnait le système industriel. À l’époque, Manchester était le centre de l’industrialisation mondiale. Elle possédait la plus grande industrie de coton et le système industriel profitait des travailleurs les plus exploités de la planète. Ces ouvriers n’étaient pas mieux traités que des animaux. Vingt personnes devaient partager une chambre d’une personne et cent vingt personnes se partageaient une toilette à l’extérieur. Ils devaient travailler sept jours par semaine. Enfants, hommes, femmes, des familles entières étaient sacrifiées à l’usine. Au lieu de rester dans son bureau à l’usine et dans les clubs où les propriétaires d’usine et leurs semblables se côtoyaient, Engels est devenu l’amant d’une ouvrière qui s’appelait Mary Burns. Elle l’emmenait dans le quartier irlandais, le quartier des travailleurs. Et grâce à elle et à ces ouvriers, Engels put observer tous les aspects de ce « merveilleux » système industriel capitaliste. Il voulait montrer tout cela à Marx, alors en 1845, les deux hommes ont quitté Bruxelles pour l’Angleterre. Ils y sont restés quelques semaines.

Ce voyage est absolument essentiel au développement de Marx, car le Marx d’avant le voyage à Manchester et le Marx d’après sont deux personnes tout à fait différentes. La passion et la colère qu’a ressenties Marx et l’impatience qu’il a montrée après Manchester, tout cela a été immédiatement visible dans ses écrits et dans ses relations à d’autres intellectuels. C’est ainsi que Marx a pu alors découvrir le système industriel aussi bien des bureaux que de l’atelier et la saleté du logement des ouvriers, là où ils vivaient, où ils mouraient, où ils dansaient, où ils mangeaient… Un véritable enfer. Et le Marx qui en est ressorti est celui qui a déclaré que les philosophes ne pouvaient passer leur temps à parler d’idées, ils devaient parler de la réalité matérielle de l’ouvrier et de l’ouvrière. Qu’il faut pouvoir nourrir un homme, vêtir un homme, s’assurer que la famille a de quoi manger, avant d’amener à des idées sur la politique et la philosophie. Car tant que les besoins matériels de l’homme ne sont pas satisfaits, ces autres besoins n’ont pas de sens. Ils sont simplement trop abstraits. Je pense que cela a vraiment été en quelque sorte la naissance du Karl Marx qui s’est alors mis à écrire Le Capital.

Marx sur le racisme : les prolétaires anglais et irlandais
« Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. […] Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des Noirs dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. […]
Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente. » (Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt à New York, le 9 avril 1870.)

A lire

Florian Gulli et Jean Quétier, Les Éditions sociales, Paris, 2016, 110 × 175 mm, 140 pages, 9 euros au PTB-Shop
(www.ptbshop.be)

Karl Marx et Friedrich Engels, Le Livre de Poche 1973, 160 p., 2,90 euros au PTB-Shop (www.ptbshop.be)

Extraits de l’interview parue dans la revue trimestrielle Lava, N°3, décembre 2017. A lire sur www.lavamedia.be

Article publié dans le magazine Solidaire de mars- avril 2018Abonnement.


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