Le casse du siècle

Les travailleurs créent plus de valeur que ce qu’ils reçoivent en tant que salaire. Ils œuvrent gratuitement une partie du temps. C’est la source de tout profit pour les capitalistes. Un vol à grande échelle donc, qui s’organise chaque jour.

En achetant la force de travail de l’ouvrier et en la payant à sa valeur, le capitaliste, comme tout autre acheteur, a acquis le droit de consommer la marchandise qu’il a achetée ou d’en user. On consomme la force de travail d’un homme ou on l’utilise en le faisant travailler, tout comme on consomme une machine ou on l’utilise en la faisant fonctionner. Par l’achat de la valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail de l’ouvrier, le capitaliste a donc acquis le droit de se servir de cette force, de la faire travailler pendant toute la journée ou toute la semaine.

[...] [Le capitaliste] le fera donc travailler, mettons, 12 heures par jour. En sus et au surplus des 6 heures qui lui sont nécessaires pour produire l’équivalent de son salaire, c’est-à-dire de la valeur de sa force de travail, le fileur devra donc travailler 6 autres heures que j’appellerai les heures de surtravail, lequel surtravail se réalisera en une plus-value et un surproduit. Si notre ouvrier fileur, par exemple, au moyen de son travail journalier de 6 heures, ajoute au coton une valeur de 3 shillings [monnaie anglaise de l’époque] qui forme l’équivalent exact de son salaire, il ajoutera au coton en 12 heures une valeur de 6 shillings et produira un surplus correspondant de [coton] filé. Comme il a vendu sa force de travail au capitaliste, la valeur totale, c’est-à-dire le produit qu’il a créé, appartient au capitaliste qui est, pour un temps déterminé, propriétaire de sa force de travail. En déboursant 3 shillings, le capitaliste va donc réaliser une valeur de 6 shillings puisque, en déboursant la valeur dans laquelle sont cristallisées 6 heures de travail, il recevra, en retour, une valeur dans laquelle sont cristallisées 12 heures de travail. S’il répète journellement ce processus, le capitaliste déboursera journellement 3 shillings et en empochera 6, dont une moitié sera de nouveau employée à payer de nouveaux salaires et dont l’autre moitié formera la plus-value pour laquelle le capitaliste ne paie aucun équivalent. C’est sur cette sorte d’échange entre le capital et le travail qu’est fondée la production capitaliste, c’est-à-dire le salariat ; et c’est précisément cette sorte d’échange qui doit constamment amener l’ouvrier à se produire en tant qu’ouvrier et le capitaliste en tant que capitaliste.

Karl Marx - Salaire, prix et profit (1865)

La plus-value est une découverte majeure de Marx car elle lui a permis de mettre à jour le fonctionnement fondamental du capitalisme. Mais qu’est-ce que la plus-value ? Un patron, quand il engage un salarié, achète sa force de travail au prix du marché. Or, cette marchandise qu’il s’approprie a comme particularité de produire elle-même de la valeur. En effet, le salaire du travailleur n’a pas la même valeur que le travail qu’il produit, sinon il n’y aurait aucun accroissement du capital, aucun profit pour le patron. Comme l’exprime Marx dans son exemple sur l’ouvrier fileur, dans les 12 heures de travail que celui-ci effectue, 6 heures sont consacrées au remboursement de son salaire et 6 heures vont directement dans la poche du capitaliste, 6 heures pendant lesquelles cet ouvrier travaille donc gratuitement. C’est cela l’exploitation capitaliste : une partie du temps de travail du salarié ne lui est pas payée, et la valeur qu'il crée pendant ce temps est accaparée par le capitaliste. C’est ce que Marx appelle la plus-value et qui est la source essentielle du profit pour le capitaliste.

Un exemple actuel ? En 2015, des syndicalistes français de la CGT du secteur agroalimentaire avaient constaté : « Le chiffre d’affaires de l’industrie est en progression permanente, alors que le volume de production et le nombre d’emplois baisse (35 000 postes détruits en quatre ans). En parallèle, des groupes comme Danone augmentent leurs dividendes de plus de 200 %. En 2015, on a calculé que chaque salarié rapportait en moyenne 85 000 euros par an. Vu le niveau des salaires, on voit l’ampleur de l’accaparement : sur une journée de 8 heures, un salarié du secteur travaille 2 heures 30 pour son salaire et 5 heures 30 pour son patron et pour les actionnaires. »

Les grands patrons cherchent en permanence à allonger le temps de travail, à intensifier la productivité ou à diminuer les salaires. Cela permet d’augmenter le taux de plus-value (ou le taux d’exploitation), de faire en sorte que le nombre d’heures nécessaires au travailleur pour rembourser son salaire diminue et donc qu’il commence plus vite à travailler pour remplir les poches de son employeur. Les grands patrons n’ont d’ailleurs pas vraiment le choix, car ils sont eux-mêmes en concurrence et, pour se renforcer dans cette lutte, ils doivent en permanence augmenter l’exploitation afin de pouvoir s’approprier le plus possible de richesses et de pouvoir élargir leur production.

Marx met ainsi en pièces la thèse selon laquelle le profit serait une sorte de rémunération du « travail » du capital ou bien le résultat obtenu par les patrons en échange de leurs qualités. Les capitalistes ne créent aucune richesse, ils accaparent la richesse produite par les salariés. Et le capital qu’ils investissent au départ ne vient lui-même que de l’appropriation passée de la plus-value produite par le travail d’autres travailleurs. La poignée de milliardaires qui accumulent aujourd’hui toujours plus de richesses grâce à ce système d’exploitation ne sont ni des génies, ni des bourreaux de travail. Ce sont des voleurs à très grande échelle du produit du travail des autres. La bourgeoisie a, d’ailleurs, très bien compris l’implication révolutionnaire de cette démonstration de Marx, car, si elle était unanimement admise, qui accepterait de vivre dans un système basé sur le vol de l’ensemble de la population active ?


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