Marx et Engels, un regard jeune sur le vieux monde

En choisissant de raconter la vie de Marx et d’Engels à la veille de la révolution de 1848, Raoul Peck nous fait découvrir un moment fondateur de leur itinéraire intellectuel et militant, la rencontre avec le monde ouvrier, puis le passage au communisme.

 

Né en 1818 à Trèves, en Rhénanie prussienne, trois ans après le congrès de Vienne marquant le remodelage des frontières des États européens à la suite des guerres napoléoniennes, et mort à Londres en 1883, deux ans avant la conférence de Berlin par laquelle les puissances européennes se partagent l’Afrique, Karl Marx a vécu pendant le siècle qui a vu l’Europe, Royaume-Uni en tête, installer son hégémonie sur le monde. Ce siècle fut aussi celui de trois grandes révolutions. Révolutions politiques en 1830, 1848 et 1871 à la suite de la Révolution française de 1789-1794, révolutions scientifiques et techniques avec le développement de la chimie et l’application de la mécanique et de la vapeur à la production et, dans les profondeurs des sociétés européennes et américaine, extension et approfondissement de la révolution industrielle.

Découvrir l’envers du droit moderne

En choisissant de raconter la vie de Marx et de Friedrich Engels entre 1843 et 1848, Raoul Peck nous fait découvrir un moment fondateur de leur itinéraire intellectuel, celui qui prend la suite de leurs années de formation universitaire, période de rayonnement, sur le territoire de la future Allemagne, de la philosophie de Hegel. Il nous fait également sentir le choc de la rencontre de leur pensée avec la réalité du capitalisme industriel naissant et met en exergue l’exemplarité de leurs parcours personnels de jeunes révolutionnaires pétris des idéaux des Lumières, de liberté, d’égalité et de fraternité.

L’engagement de Marx en tant que rédacteur en chef de la Gazette rhénane en faveur du droit à glaner le bois des paysans de la Moselle, droit coutumier s’affrontant au droit de la propriété privée et à ses institutions juridiques, est l’occasion pour lui de découvrir l’envers du droit moderne. Celui-ci, sous des dehors de rationalité, de formalisme et d’universalisme, fondé sur l’égalité abstraite des sujets juridiques, une codification stricte des lois et l’idée d’intérêt général, se voyant, en effet, servir, en cette occurrence comme en beaucoup d’autres, les rapports de domination sociaux les plus violents et devenir, en pratique, un instrument d’absolutisation du pouvoir des propriétaires sur les indigents, les paysans et, plus généralement, les travailleurs. Cet engagement en faveur des paysans mosellans et la critique qu’il fait des promesses juridiques et morales non tenues par les Lumières libérales seront payés par Marx au prix fort. La Gazette rhénane est fermée. Marx et sa famille partent en exil à Paris où une large communauté allemande est réfugiée pour des raisons économiques ou politiques. Petit-fils d’un rabbin de Trèves et fils d’un magistrat qui avait dû se convertir au christianisme dans le contexte de l’interdiction faite aux juifs en Prusse d’occuper des postes administratifs, Marx s’est marié avec son amie d’enfance Jenny Von Westphalen, aristocrate rattachée à la famille des Campbell et des rois d’Écosse, en 1843. À partir de cette époque d’exil et jusqu’aux cinquante ans de Marx, ils vivront d’expédients.

Une révolution théorique peu commune dans l’histoire de la pensée

Né en 1820, fils d’un industriel, c’est à Manchester qu’Engels fait pour sa part sa première rencontre avec la classe ouvrière. Ainsi que le montre Raoul Peck dans son film, c’est par l’intermédiaire de Mary Burns, une ouvrière irlandaise de la filature paternelle dont il tombe amoureux, qu’il fait ses premiers pas dans l’enfer de la manufacture. Sa découverte aboutira à la publication de la Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1845. Sa prise de conscience est brutale. « Grâce aux vastes possibilités que j’avais d’observer la bourgeoisie, votre adversaire, je suis très vite parvenu à la conclusion que vous aviez parfaitement raison de n’attendre d’elle aucun secours » écrit-il dans l’adresse aux travailleurs qui en forme le texte liminaire : « Ses intérêts et les vôtres sont diamétralement opposés, bien qu’elle tente sans cesse d’affirmer le contraire et qu’elle veuille vous faire croire qu’elle éprouve pour vous la sympathie la plus grande. Ses actes démentent ses paroles. J’espère avoir apporté suffisamment de preuves que la bourgeoisie – en dépit de tout ce qu’elle se plaît à affirmer – n’a pas d’autre but, en réalité, que de s’enrichir de votre travail, tant qu’elle peut en vendre le produit, et de vous laisser mourir de faim, dès qu’elle ne peut plus tirer profit de ce commerce indirect de chair humaine. » Pour lui, c’est sur le terrain de l’enquête sociale que les promesses des Lumières libérales et l’optimisme de la révolution bourgeoise vacillent et montrent leur véritable visage.

Quand Marx et Engels se rencontrent en 1844 à Paris et que naît entre eux une amitié qui ne cessera leur vie durant, ces itinéraires intellectuels vont se croiser pour engendrer une révolution théorique peu commune dans l’histoire de la pensée. Polémiquant notamment avec les jeunes hégéliens, leurs anciens coreligionnaires, ils écrivent ensemble la Sainte Famille (1845). Ensemble, réglant leurs comptes avec leur « conscience philosophique d’autrefois », comme l’écrit Marx dans la préface à la Critique de l’économie politique (1859) et comme le rappelle Engels dans son Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), ils rédigent le manuscrit de l’Idéologie allemande – publiée pour la première fois en 1932 – alors que Marx, poursuivi par la police de Louis-Philippe à l’instigation de la Prusse, est parti de Paris pour Bruxelles. Cette pensée conjuguant matérialisme social et historique, économie critique et conception d’un devenir des sociétés humaines animé, depuis l’apparition des sociétés de classe et d’exploitation, par une lutte constante, conception dont les linéaments sont jetés sur le papier pour la première fois par Marx et Engels en 1845, sera développée dans leurs œuvres ultérieures et de manière magistrale dans le Capital, dont le premier volume paraît en 1867.

Au centre de cette critique, le procès d’exploitation salariale

Mais c’est sur le terrain politique qu’elle produit ses premiers grands effets. Raoul Peck le montre en particulier dans le débat qui oppose Marx à Joseph Proudhon – qui s’exprime en particulier dans Misère de la philosophie (1847) –, ainsi que dans le débat qui l’oppose à Wilhelm Weitling et au communisme humanitaire et mystique qui aboutit à la transformation de la Ligue des justes en Ligue des communistes, dont Engels trace les grandes lignes dans son article Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des communistes, daté de 1888 – voir ci-contre. Plus généralement, elle engendre l’opposition entre d’une part ce qu’Engels appellera le socialisme utopique et le socialisme scientifique qui, sur les bases de la dynamique et des contradictions du capitalisme, engendre, comme mobilisation du monde du travail dans une perspective commune, sa transformation révolutionnaire. Au centre de cette critique, au-delà des apparences des mécanismes du marché, la détermination du procès d’exploitation salariale comme foyer des diverses formes de la propriété capitaliste – fortune et patrimoine – sera définitivement développée par Marx dans les années de sa maturité. « La forme salaire, ou payement direct du travail, fait disparaître toute trace de la division de la journée en travail nécessaire et surtravail, en travail payé et non payé, de sorte que tout le travail de l’ouvrier libre est censé être payé », expliquera-t-il dans le Capital. Une mystification pratique redoublée en théorie engendrée par le capitalisme qui, une fois levée, rattache le salariat au servage et à l’esclavage, et vient s’affronter de manière critique, à nouveau, aux valeurs affichées du libéralisme et aux idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité prônés par la tradition révolutionnaire socialiste et républicaine.

Une vie en quelques dates

• 5 mai 1818 Naissance à Trèves, en Prusse rhénane.

• 1841 Doctorat en philosophie pour sa thèse consacrée à Épicure et Démocrite.

• 1842-1843 Marx dirige la Gazette Rhénane, après en avoir été rédacteur en chef.

• 18 juin 1843 Mariage avec Jenny Von Westphalen, amie d’enfance, issue de l’aristocratie prussienne.

• Octobre 1843 Installation avec Jenny à Paris.

• 1844 Rencontre de Friedrich Engels à Paris.

• 1845 Expulsion de Paris, refuge à Bruxelles, où il est rejoint par Engels.

• 1845-1846 Rédaction de l’Idéologie allemande.

• Juin 1847 Création de la Ligue des communistes.

• 1848 Manifeste du Parti communiste.

• 1850 Exil à Londres ; Marx est déchu de sa nationalité prussienne.

• 1864 Fondation à Londres de l’Association internationale des travailleurs (AIT), la Ire Internationale.

• 1867 Parution du premier livre du Capital.

• 1881 Mort de Jenny.

• 1882 Voyage en Algérie et sur la Côte d’Azur.

• 14 mars 1883 Mort à l’âge de 64 ans.

Extrait du dossier paru dans l’Humanité le 27 septembre 2017

Trois aspects du moment auquel fait écho le Jeune Karl Marx peuvent être distingués. Le premier concerne la rupture de Marx et d’Engels avec l’optimisme libéral et leur découverte de la réalité de la condition paysanne et ouvrière moderne. Le deuxième a trait à la philosophie et à la théorie sociale et économique avec l’affirmation de ce qu’on appelle le matérialisme historique. Le troisième, politique, voit leur ralliement critique au socialisme et au communisme de leur époque et l’élaboration, à la veille de la révolution de 1848, d’une pensée et d’une stratégie d’émancipation dont le Manifeste du Parti communiste (1848) porte le premier témoignage classique. La formule conclusive de cet ouvrage, « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! », ébranlera le monde. A lire: Interview du cinéaste Raoul Peck.

Article publié dans le magazine Solidaire de novembre 2017Abonnement.


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